Sommaire
On lit régulièrement que la France serait « championne des prélèvements obligatoires ».
Mais sait-on réellement ce que mesure cet indicateur, et surtout ce qu’il ne mesure pas ?
Un indicateur comptable, pas une mesure du partage de la richesse
Selon Vie publique, les prélèvements obligatoires regroupent les impôts et les cotisations sociales effectivement perçus par les administrations publiques et les institutions européennes.
En 2023, ils ont représenté environ 88 % des recettes publiques.
Selon Eurostat, le taux de prélèvements obligatoires de la France s’établissait à 45,3 % en 2024, plaçant le pays au deuxième rang de l’Union européenne, derrière le Danemark.
À l’inverse, la Suisse apparaît parmi les pays les moins élevés, autour de 27,8 %.
Présentées ainsi, ces comparaisons suggèrent une évidence trompeuse : la France « prélèverait trop », la Suisse « peu ».
Or cet indicateur ne dit rien, en lui-même, du partage réel de la valeur ajoutée.
Ce que l’indicateur ne voit pas
Un point décisif est souvent ignoré : ne sont comptabilisées comme prélèvements obligatoires que les contributions qui transitent par les administrations publiques.
Lorsque des contributions socialement obligatoires passent par des organismes privés — assurances maladie, retraites professionnelles, fonds de pension — elles disparaissent statistiquement de l’indicateur, alors même qu’elles pèsent sur la valeur ajoutée produite.
Elles ne sont plus comptabilisées, alors qu’elles sont obligatoires.
C’est précisément ce que montrent Jean-Christophe Bozio et Étienne Wasmer dans leur rapport pour France Stratégie (2024) :
les comparaisons internationales fondées sur les seuls prélèvements obligatoires biaisent l’analyse, car elles confondent mode de collecte et niveau réel de socialisation de la richesse.
Comparer la France (environ 46 % de prélèvements obligatoires) à la Suisse (environ 28 %) sans examiner les contreparties revient à comparer des architectures institutionnelles différentes, non des efforts économiques différents.
En Suisse, une part importante des retraites et de l’assurance maladie est financée directement par les ménages, hors administrations publiques — mais toujours sur la valeur ajoutée nationale.
Une confusion idéologique entretenue
Cette lecture partielle alimente plusieurs confusions récurrentes :
- ❌ Faux : les cotisations patronales seraient un « coût du travail ».
✔️ Exact : elles correspondent à une part socialisée de la valeur ajoutée, affectée à des droits collectifs. - ❌ Trompeur : comparer les taux de prélèvements obligatoires entre pays sans analyser les contreparties.
✔️ Exact : il faut comparer les parts de VA socialisées, quel que soit le canal de collecte. - ❌ Illusoire : croire qu’un changement de circuit comptable allégerait mécaniquement la charge réelle.
✔️ Exact : changer d’assiette ou de circuit déplace la répartition, il ne la fait pas disparaître.
Ce que dit réellement le débat
Le débat sur les prélèvements obligatoires n’est donc pas un débat sur un « niveau excessif », mais sur un choix politique de socialisation de la valeur ajoutée.
Il oppose des modèles où une part importante de la richesse est mutualisée collectivement, à d’autres où cette même part est individualisée, via des paiements privés obligatoires.
Conclusion
Défendre l’idée qu’il faudrait baisser le taux de prélèvement obligatoires, ne dispensera pas de cette obligation de payer, ni vous, ni votre entreprise. Elle change juste le destinataire du prélèvement.
Le taux de prélèvements obligatoires ne dit rien, en tant que tel, du « coût du travail », ni même de la pression réelle sur l’économie.
Il dit seulement comment une société choisit d’organiser la socialisation de sa valeur ajoutée — par des institutions publiques visibles, ou par des circuits privés rendus invisibles statistiquement.

Comments are closed